Agriculteurs : leur fin sera notre faim !

La contestation agricole s’exprime depuis plusieurs semaines, en France et en Europe. Dès la fin du mois de novembre, dans le cadre de leur mobilisation « On marche sur la tête ! », les Jeunes Agriculteurs (JA) et la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) ont, pour le signifier, retourné les panneaux aux entrées de nos communes. Depuis, en ce début d’année, la contestation a pris de l’ampleur avec, notamment, le blocage des principaux axes routiers en province et, désormais, avec la volonté affichée d’assiéger Paris et de bloquer le Marché international de Rungis.

Bien sûr, la colère et les inquiétudes des agriculteurs sont anciennes, légitimes et ne peuvent pas nous laisser indifférents. Nos paysans travaillent dur, sans compter leurs heures, ne réussissant d’ailleurs pas toujours à se verser un salaire, pour satisfaire un besoin qui nous est essentiel, même vital : se nourrir.

Il est difficile de résumer les doléances des paysans mais si on devait le faire alors il faudrait – au-delà de la question des revenus – parler de leur fatigue, de leur usure et aussi de leur exaspération devant la multiplication, la complexité, l’instabilité et même la variabilité d’interprétation des normes, comme cela n’existe dans aucune autre profession tant les exigences de la société à leur égard sont immenses.

Alors que la crise sanitaire a révélé nos fragilités et montré que nous devions impérativement retrouver notre souveraineté dans de nombreux domaines, il faut dire que soutenir notre agriculture c’est aussi – et peut-être même d’abord – garantir notre souveraineté alimentaire et, par-delà, notre sécurité sanitaire. Aussi, par leur travail, sans relâche, nos agriculteurs font vivre nos territoires ruraux, participent à la préservation de la biodiversité, de nos paysages et à la diversité de nos territoires.

Notre responsabilité – collective – est donc d’entendre cette colère et ces inquiétudes, de la comprendre, mais surtout d’améliorer rapidement la situation de nos agriculteurs. En ce sens, le Premier ministre, Gabriel Attal, a annoncé des mesures importantes – le 26 janvier dernier, dans une exploitation agricole de Haute-Garonne puis lors de son discours de politique générale et enfin, ce jeudi 1er février, lors d’une conférence de presse à Matignon (voir article ci-dessous). Ces mesures sont nombreuses et visent notamment à changer ce qui peut l’être rapidement. Nous pouvons citer, pêle-même et sans être exhaustif : la hausse de la fiscalité sur le gazole non-routier (GNR) a été supprimée ; la remise de TICPE sera, sous trois mois, appliquée directement en pied de facture ; les contrôles seront intensifiés pour vérifier le respect de la loi Egalim et sanctionner les entreprises qui ne respectent pas les règles ; le dispositif d’exonération fiscale applicable à l’emploi de travailleurs occasionnels et de demandeurs d’emplois (TO-DE) sera pérennisé et augmenté ; d’ici au Salon de l’agriculture et à la loi de simplification, des premières mesures de simplification seront prises au niveau national mais également au niveau départemental sous l’égide du Préfet ; etc.

La toute prochaine loi d’orientation agricole consacrera la notion de souveraineté alimentaire. Le sujet du renouvèlement des agriculteurs et de la transmission des exploitations en sont d’ailleurs la condition.

Ceci étant dit, nous devons éviter deux écueils : renoncer à notre ambition européenne et à notre action pour lutter contre le réchauffement climatique et préserver la biodiversité.

Nous devons dire à nos agriculteurs de ne pas se tromper de combat. L’Union européenne n’est pas responsable des fragilités de l’agriculture française, ce serait même plutôt l’inverse… sans Union européenne, sans son marché unique et sans sa politique agricole commune, nos agriculteurs seraient broyés par la mondialisation et la situation serait probablement encore plus difficile pour eux. Nous ne pouvons pas accepter que le Rassemblement national (RN), avec son habituelle obsession nationaliste, et que des organisations syndicales proches de l’extrême droite affirment que l’Europe assassine les agriculteurs. C’est tout simplement faux ! Le budget de la politique agricole commune est le premier budget de l’Union européenne. La France et les agriculteurs français en sont les premiers bénéficiaires. Pour certains agriculteurs, l’argent de la politique agricole commune représente même l’intégralité de leur revenu ! On ne peut donc pas dire, raisonnablement, que c’est l’Europe qui tue les agriculteurs. Mais chacun a bien compris qu’il s’agit pour l’extrême droite, avant tout, d’user du ressort de la victimisation pour alimenter la colère contre le système et un vote contre l’Europe.

Oui, l’Europe instaure des normes et des contraintes. Oui, la machine administrative peut être compliquée et parfois exaspérante, surtout quand les paiements tardent à arriver. La colère et les inquiétudes sont tout à fait compréhensibles, mais dire que l’Union européenne tue notre agriculture, comme le fait le RN, c’est faux et archi-faux !

De la même manière que nous ne devons pas opposer Europe et agriculture, il convient de ne pas opposer écologie et agriculture. Déjà parce que les exigences environnementales et sanitaires font aussi la qualité et la réputation de leurs produits, et les agriculteurs en sont fiers. Et ce n’est pas le moindre des arguments de vente. Ne pas opposer écologie et agriculture aussi parce que nos paysans seront, et sont déjà, les premières victimes du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. Ils subissent les évènements climatiques et leurs conséquences sur la baisse de la productivité. Ce faisant, nos actions pour améliorer, aujourd’hui, la situation de nos agriculteurs ne doivent pas nous faire renoncer à notre ambition écologique. Une ambition que nous avons à partager avec eux, au risque, si ce n’était pas le cas, de dégrader, demain, leur situation.

Nous sommes, collectivement, pris entre deux feux, deux urgences et deux nécessités : d’une part, une nécessité d’agir pour protéger l’environnement, la biodiversité et la santé des Français et des Européens et, d’autre part, une autre nécessité, celle de ne pas étouffer nos agriculteurs, qui ont besoin d’exister et de produire.

Le dépassement, c’est travailler ensemble pour conjuguer ces deux enjeux, c’est dépasser la contradiction, le faire en Français et en Européen. Nous pouvons, et devons, y arriver !



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