Éric Alauzet : « la France et la Chine sont deux grandes nations d’équilibre et de modération »

Lors du Conseil des Ministres, le 8 janvier 1944, le Général de Gaulle lançait : “Vivre comme si elle n’existait pas, c’est être aveugle”. En soixante ans, la Chine est devenue une puissance globale sur le plan économique et géopolitique.

A l’occasion de la visite du président Xi Jinping à Paris les 6 et 7 mai 2024 pour célébrer les soixante ans de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Chine, je tiens à saluer les enjeux culturels et politiques de cette amitié singulière en tant que président du groupe d’amitié entre nos deux pays à l’Assemblée nationale.

La Chine et la France peuvent se prévaloir d’une histoire singulière, tant l’établissement du dialogue diplomatique s’est fait parfois à contrecourant des logiques qui animaient alors les principales puissances occidentales.

Cette histoire commune a nourri des d’échanges culturels et humains féconds et peut-être le plus important car la culture ouvre sur tous les autres sujets parce qu’elle fait appel à nos émotions, à la sincérité et encore à des références profondes, y compris philosophiques. Ainsi, elle génère la confiance nécessaire pour aborder tous les sujets.  La culture nous invite au dépassement et au décentrement, tout le contraire de l’enfermement et des certitudes, tant les univers culturels de nos deux pays sont différents mais complémentaires. La culture éveille notre curiosité, notre intérêt et même des passions mutuelles, elle est propice au partage. Jamais la culture ne révèle de désaccords, ni ne suscite de tensions ou de rivalités.

Et il se trouve que nos pays sont dépositaires, l’un et l’autre, d’une immense culture plurimillénaire. Des cultures extrêmement riches, qui suscitent une admiration réciproque. J’ai moi-même été fasciné et pénétré par le taoïsme qui a nourri ma pratique médicale et mon intérêt pour l’acupuncture mais aussi la conduite de ma vie personnelle et ma réflexion politique.

Durant ces soixante années, nos deux pays ont également construit des échanges économiques toujours plus importants et il faut saluer le développement remarquable de la Chine qui a sorti de la pauvreté plusieurs centaines de millions de Chinois. Le Président Xi Jing Ping qualifiant lui-même la Chine d’aujourd’hui de pays de « moyenne aisance ».

La Chine et la France ont pu également contribuer ensemble à relever de grands défis, tels celui du climat. Aussi,  je salue l’adhésion de la Chine à l’accord de Paris sur le climat en 2015. Un engagement salutaire alors que les Etats-Unis, sous la présidence peu éclairée de Donald Trump, se retiraient de manière totalement incompréhensible de ce même accord en 2017. Heureusement que la Chine a alors tenu la barre et je veux ici en remercier chaleureusement nos amis chinois.

En 2024, nous bouclons un cycle de 60 ans, un Jiazy réussi et dont nous pouvons être fiers. Et nous savons combien ce nombre – 60 – est chargé de sens dans la culture taoïste chinoise. Aussi 2024 ouvre un nouveau Jiazy que nous voulons prometteur.

La culture constitue le plus fort ciment entre nos civilisations. La philosophie en est une facette et la référence la plus solide. Sachons puiser chez nos philosophe les ressources qui nous permettront d’éclairer cet avenir commun. Et c’est précisément cet avenir que je souhaite maintenant évoquer avec vous.

Pour commencer, réjouissons-nous des festivités et des manifestations qui se déroulent tout au long de cette année 2024. A la faveur du soixantième anniversaire, bien entendu, mais aussi de l’année du tourisme culturel entre nos deux pays. J’ai eu l’immense plaisir de participer au lancement, en France, de ces évènements, en présence de nos ministres de la culture respectifs, Madame la Ministre Rachida Dati et Monsieur le Ministre SUN Yeli, lors du magnifique concert donné à l’opéra royal du château de Versailles où se produisaient simultanément et dans une harmonie particulièrement réussie, l’orchestre royal du château de Versailles et l’orchestre traditionnel national de Chine, avec au programme des œuvres classiques françaises mais aussi chinoises qui mériteraient d’être mieux connues en Europe.

On peut également citer, parmi les nombreuses manifestations, la grande exposition, « Versailles et la Cité interdite » consacrée aux échanges et inspirations mutuelles à l’époque de Louis XIV et de l’empereur Kangxi.

Je tiens également à mettre en lumière une exposition décentralisée à l’initiative de l’Association Franc-Comtoise des Amitiés Franco-Chinoises et de son Président Pierre Magnin Feysot qui organise un échange croisé d’œuvres réalisées par des artistes contemporains français de Franche-Comté et chinois de la province de l’Anhui.

Si on ajoute à tout cela les Jeux olympiques de l’été prochain à Paris, lors desquels les sportifs chinois vont évidemment briller, 2024 promet d’être une année culturelle et sportive exceptionnelle, de nature à relancer et à dynamiser nos échanges après de longs mois de paralysie sanitaire.

Sur les bases de cette richesse culturelle – et philosophique – venons-en aux nombreux enjeux politiques que nos deux pays doivent relever ensemble.

Premier sujet, bien sûr, celui des enjeux globaux : climat, biodiversité, santé (c’est le sujet « une seule santé » en français, Quan Jian Kang en chinois, « one health » en anglais, mais encore faim et pauvreté dans le monde, développement et dette des pays pauvres. Aussi, sur ce dernier point, la participation du premier ministre chinois, LI Qiang, au sommet pour un nouveau pacte financier, à Paris en juin 2023, fût-il un signal important.

Sur la question du climat, nous pouvons ensemble nous féliciter des avancées très rapides de la Chine en faveur des technologies de production d’énergie renouvelables, de la voiture électrique et de l’opportunité de nombreux partenariats avec la France et l’Europe avec l’opportunité de rattraper notre retard. Nous pouvons aussi compter sur la Chine pour progresser sur la protection de la biodiversité car la nature est dans l’ADN taoïste. Rappelons également le succès de la COP 15 de Montréal en décembre 2022, sous la présidence chinoise et cet accord historique pour assurer la protection de 30% des espaces terrestres d’ici 2030. Sur l’ensemble de ces sujets, je veux insister sur la convergence de vue de nos deux pays et notre capacité commune à entrainer la communauté internationale.

Deuxième sujet, celui de nos échanges économiques et industriels. Ce sujet occupera toujours une place centrale dans nos relations bien qu’il soit plus complexe que le précédent et c’est bien naturel, puisque nous sommes à la croisée de la coopération et de la compétition.

Je dois évidemment m’arrêter sur le sujet du dérisking, une orientation de l’Union européenne qui suscite de nombreux débats, des interrogations et parfois même quelques inquiétudes de la partie chinoise.

De quoi s’agit-il ? Il s’agit tout naturellement de réduire notre vulnérabilité et de devenir plus résilient face aux aléas, en renforçant notre capacité à assurer, par nous-mêmes, nos besoins essentiels et critiques. Bref, il s’agit d’être plus autonomes. Le COVID et la guerre en Ukraine ont mis en évidence nos faiblesses sur le plan médical et énergétique.
Cet enjeu ne doit pas surprendre la partie chinoise qui a elle-même adopté une stratégie d’autonomie industrielle en cherchant, de manière tout à fait compréhensible, à maîtriser toute la chaine de production et de valeur en mettant l’accent sur l’innovation après des décennies de spécialisation dans la production. Face à la multiplication des crises, la Chine, comme la France et l’Europe, les autres régions du monde, ont intérêt à mieux intégrer les chaînes de valeur à l’échelon national et surtout régional, notamment avec leurs voisins.

J’ajoute que l’enjeu climatique conduit à raccourcir les chaines de production et à maîtriser les transports et les rejets polluants. Plus les distances sont grandes, plus on multiplie les aléas et plus on consomme d’énergie et de moyens. Une plus grande résilience face aux crises appelle à plus de régionalisation.

Je ne veux pas éluder le sujet du déséquilibre de la balance commerciale entre nos deux pays quand j’évoque les dérisking, mais je souhaitais insister sur des ressorts moins bien identifiés du dérisking pour que chacun en prenne toute la dimension.

Le dérisking, c’est donc concevoir une mondialisation plus efficiente et donc mieux équilibrée. Il n’est évidemment pas ici question de découplage avec aucune région du monde, ni de remise en cause de la mondialisation avec son risque de passer d’un excès à l’autre par un effet de balancier qui nuirait à tous. Mais si l’indépendance totale est une folie, la dépendance n’est pas saine.

Le monde est comme la nature et, comme l’enseigne le taoïsme, il doit s’équilibrer dans un rapport dynamique entre le Yin et le Yang. L’excès de l’un par rapport à l’autre, comme le blocage dans une situation figée nuisent à la bonne santé humaine comme à celle de l’économie.

Troisième et dernier sujet, celui de la paix dans le monde et des règlements internationaux. Un enjeu intimement lié aux précédents. Il n’y pas de possibilité de relever les grands défis du monde et d’assurer la stabilité de l’économie sans préservation de la paix. C’est une évidence pour chacun ici. Et à l’inverse, il n’y a pas de paix durable sans planète vivable et sans une économie qui profite à tous.

Je vais d’abord formuler un vœu : que l’ensemble des dirigeants du monde se concentrent sur les sujets qui les menacent conjointement et qui doivent les unir, à savoir les enjeux globaux comme celui du climat. Ces considérations devraient « raisonnablement » reléguer au second plan des enjeux territoriaux qui nous mènent à notre perte en nous détournant de ces fameux enjeux globaux et vitaux.

Au musée du Prado à Madrid, est exposée une célèbre toile du peintre Goya. On y voit deux jeunes hommes combattant l’un contre l’autre avec des gourdins. On imagine assez facilement que tantôt l’un, tantôt l’autre prend le dessus. Mais, comme la scène se déroule dans la pénombre, on ne découvre, que dans un second temps, peut-être tardivement – comme d’ailleurs les deux protagonistes eux-mêmes -, qu’à force de coups répétés, ils sont déjà enfoncés dans un sol boueux ou vaseux et que le pire est à venir. Cette toile nous enseigne comment certains combats, faute de garder l’essentiel à l’esprit, concourent, sans s’en rendre compte, à la disparition de tous.

Je vais conclure sur le sujet de l’Ukraine. Je veux dire avec force, comme le président Macron l’a fait auprès du Président XI et comme il le fera à nouveau lors de cette visite d’Etat, que cette guerre d’invasion ne constitue pas une guerre entre la Russie et les Etats-Unis mais bien une guerre entre la Russie et l’Europe. L’engagement de l’OTAN avec les Américains, lestés de leur passif lourd et critiquable, ne doit pas tromper sur la volonté de l’Europe d’assurer sa propre sécurité. Le sujet et bien celui de la sécurité même de l’Europe et non celui de la domination des Américains.

Vladimir Poutine n’a pas de ligne rouge. Dans la lignée de Pierre le Grand, il ne considère pas qu’il a violé les frontières d’un Etat souverain mais qu’il reprend ce qui lui appartient. En référence à l’histoire, toutes les tentations et dérives territoriales sont possibles. Avant-hier c’était la Crimée, hier le Donbass et une tentative d’incursion vers Kiev, demain Odessa, la Géorgie et pourquoi pas les pays baltes et d’autres encore.

Aussi, la France et les Européens regardent-ils avec beaucoup d’attention et d’espoir la position de la Chine sur l’Ukraine au regard des traités internationaux qui sacralisent l’inviolabilité des frontières. Cette notion ne doit souffrir d’aucune faiblesse, d’aucune interprétation ou de quelque nuance. La Russie a violé les frontières de l’Ukraine et doit stopper cette guerre d’invasion. Pour nous, il est capital que la Chine puisse le rappeler à la Russie.

En arrière-plan de cette guerre se joue la question du multilatéralisme. Avec la fin de la guerre froide et de l’affrontement de deux blocs de l’Est et de l’Ouest, puis la parenthèse de l’unilatéralisme et de la domination de l’occident et des Etats Unis, gardons-nous de retomber dans un nouvel affrontement de bloc à bloc entre l’occident et le mal nommé Sud global dans lequel s’engouffrent des pays qui menacent la paix mondiale, tels l’Iran, la Corée du Nord et bien entendu la Russie qui se servent de ce conflit et de celui entre Israël et la Palestine, pour couper le monde en deux.

La France et la Chine sont deux grandes nations d’équilibre et de modération, des vertus que leur inspirent leurs philosophes, deux pays qui souhaitent l’avènement d’un monde multipolaire et qui ont l’immense responsabilité, la France en Occident, la Chine avec le Sud global, de tempérer les ardeurs et les excès des Etats les plus instables, les plus belliqueux, les plus impérialistes, les plus revanchards. La France, reste évidemment proches des Etats Unis pour des raisons historiques et culturelles, elle n’en développe pas moins une autonomie stratégique et économique qu’elle souhaite voire amplifiée au niveau de l’Union européenne.

La confiance et la franchise guident les échanges entre la France et la Chine. C’est le résultat de ce long cheminement commun entre nos deux pays et une nécessité, également une bonne raison d’espérer, pour continuer à avancer ensemble.

Article à retrouver sur Opinion Internationale.



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